Des mots déposés

Des mots déposés

L’Une dépose des mots d’amour comme un torrent, une cascade, une mer déchaînée.

Elle les offre, les dépose au gré des pages, au gré de son désir.

L’Autre les accueille, les dorlote, leur donne une place au chaud, elle les love.

Ce matin est comme une de ces aubes grisâtres où la rosée perle légèrement dans ce grand jardin vide de sens. L’Une laisse pianoter ses doigts frêles sur les touches de son piano virtuel, il sera le seul à accompagner les frémissements d’une pensée disloquée, qui tente d’émerger et de se faire entendre. Impossible discernement. L’Une a égaré toute clairvoyance, tous ses doutes s’accumulent en une fraction de seconde en lui brisant sa raison, sa perspicacité, tout cet entendement qui fait d’elle en temps normal, une personne relativement intelligente. A ces instants de vie, elle ne sait plus rien. Si elle n’avait aucun amour pour la retenir, elle voudrait juste s’endormir pour un très long songe au travers d’un monde qui serait vraiment le sien, un univers qui pourrait lui appartenir, dans lequel elle pourrait se rattacher, s’approprier. Il lui arrive souvent de sortir d’elle-même pour se regarder vivre, elle délaisse ce corps dans des terres qui la submergent, dans des eaux glacées qui la figent, dans des montagnes de marbre qui l’emprisonnent, dans le regard d’un homme qu’elle ne comprend plus, dans les doutes d’un amour qui lui semble sourd, muet, aveugle. Dans le regard de sa fille qui lui semble tellement inaccessible, dans cet amas d’incompréhension, dans la lourdeur de ces journées qui ne finissent plus de lui faire mal.

Les reproches pris en pleine peau lui déposent un goût âpre qui stagne dans sa bouche et sur sa langue comme un vieux chewing gum mâché depuis des heures, mais qu’elle ne veut pas se résigner à cracher. Elle voudrait hurler, partir, courir, comprendre mais elle ne fait que se taire, rester, ne pas admettre en silence. Elle connaît bien, elle a toujours su s’adapter dans le silence et l’abnégation d’une partie d’elle. Comme vouloir dire ces choses si simples qui lui rongent l’estomac, qui lui enserrent les tripes si fort qu’elle ne peut plus rien avaler, ces choses qu’elle va garder comme un trésor précieux, un trésor qui en définitive n’a rien de précieux et qui lui pourrit l’intérieur aussi sûrement qu’un poison subtil, administré à petites doses, jour après jour.

Il est 15 heures, L’Une n’a pas mangé, n’a pas bu, elle se dessèche sur sa chaise comme une vieille âme pourrie.

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